L’immonde dictature colombienne

José Fabio Naranjo analyse les éléments qui permettent à de nombreux acteurs de la vie politique colombienne de qualifier la présidence d’Ivan Duque de dictature.

L’immonde dictature colombienne

Manifestation à Bogota pour exiger la protection des leaders sociaux

 

Quelques mois après l’accession d’Ivan Duque à la présidence de la République lors d’une élection marquée par la fraude, l’achat et la vente de votes et le financement mafieux du candidat gagnant, les voix qui qualifient son gouvernement de dictature se multiplient. Examinons les faits qui étayent cette déclaration :

  1. Arbitraire ; persécution et assassinat systématiques des opposants politiques et des dirigeants sociaux : La mobilisation sociale en Colombie atteignait dans les mois qui ont précédé la pandémie de coronavirus un record historique ; le 21 novembre 2019, des millions de Colombiens, en majorité des jeunes, ont envahi la rue pour protester contre la politique rétrograde du gouvernement actuel ; c’est dans ce contexte que le jeune Dilan Cruz, atteint d’une balle à la tête, a été tué par la police : « Un policier a tiré avec un fusil de calibre 12, tuant ce garçon de 18 ans, désarmé et sans défense ». Pour le gouvernement, il s’agit d’une arme « non létale », l’une de celles que la police et l’armée achètent en nombre aux États-Unis. Le meurtre a été filmé et il existe de nombreux témoignages sur le caractère pacifique de la manifestation à laquelle participait Dilan. Malgré cela, plus d’un an après, le meurtre reste impuni[1] et, pire encore, la mère de Dilan a récemment dénoncé les pressions ignobles qu’elle a reçues des instances officielles, l’empêchant de parler aux médias, sous peine de ne même pas pouvoir voir son fils défiguré à l’hôpital : « On m’a interdit tout contact avec les médias et je n’ai pu parler qu’à ma famille, mes filles. Qui vous a interdit de parler aux journalistes ? C’est l’Inpec[2]. Ils m’ont dit « soit vous faites les choses comme on vous le dit, soit on ne vous laisse pas voir votre fils ». Et ils m’ont répété : « Nous allons vous y conduire (à l’hôpital) ; nous vous laissons voir votre fils, mais vous ne pouvez ni parler à la presse ni utiliser un portable, rien ». Je n’avais pas le choix. »[3] Cette année, en pleine pandémie, le meurtre brutal d’un avocat, torturé avant sa mort, comme le montrent les images de l’événement a relancé la mobilisation sociale. À Bogota, la manifestation est réprimée par la police qui tue 10 personnes par balles et en blesse plus de 200.[4]

Le paramilitarisme – alliance entre armée, police, narcotrafiquants, politiciens corrompus, fonctionnaires, grands propriétaires terriens et certains secteurs de l’entreprenariat – reste actif dans un certain nombre de régions : dans le sud du pays, par exemple, où les massacres de la population indigène se multiplient, les dirigeants indigènes ont dénoncé le fait que l’armée, avec sept bases dans la région, ne fait rien contre les narcotrafiquants et leurs groupes armés[5]. La coca traverse ces territoires en direction du Pacifique, pour exportation. Un sénateur, qui n’appartient à aucun parti d’opposition, dénonce ce fait : « Ils mènent une politique de terreur dans le but de faire partir ceux qui veulent les affronter et que les autres se soumettent, c’est la vieille stratégie des Autodéfenses unies de Colombie, la vieille stratégie du paramilitarisme, et voilà qu’ils la rééditent »[6].  À ce jour (12 décembre 2020), 80 massacres ont eu lieu sous le gouvernement actuel, qui parle « d’assassinats collectifs » ; le gouvernement « use du mensonge pour nous manipuler et le langage perd sa fonction morale parce qu’il abandonne les mots clairs et directs et les remplace par des euphémismes et des symbolismes qui ne reflètent pas des réalités mais des perceptions », affirme la meilleure journaliste du pays[7].  Le gouvernement attribue les crimes au narcotrafic, y compris les meurtres de près de 250 ex-guérilleros des FARC qui avaient accepté les accords de paix ; mais la population sait qu’ils se produisent directement ou avec la complicité des « aigles noirs » de l’armée, étroitement liés au paramilitarisme.

  1. Attaques contre la liberté de la presse. Si la démocratie se définit en premier lieu par le respect de la liberté d’expression et dans ce cadre de la liberté de la presse, la Colombie est plus que jamais une dictature, à en juger par les récents événements qui témoignent non seulement des atteintes à la liberté de la presse et des assassinats de journalistes indépendants, mais aussi, et surtout, de la permanence d’un régime fondé sur le soutien inconditionnel et sans critique de grands médias alliés aux secteurs les plus corrompus du pays. La FLIP (Fondation pour la liberté de la presse) rapporte que « en 2019, deux journalistes ont été assassinés et il y a eu 515 attaques contre la presse dans le pays. L’un des journalistes assassinés était Mauricio Lezama, qui … enregistrait depuis plusieurs mois … l’histoire d’une infirmière militante du mouvement politique Union patriotique », mouvement légal, anéanti par l’armée alliée à la mafia, à travers la « sale guerre » des années 1980 et 1990. « Un mois plus tard, le 12 juin 2019, un deuxième journaliste, Libardo Montenegro était tué… Montenegro organisait une manifestation contre le retour de la violence dans sa commune et réalisait depuis plusieurs semaines…. un reportage sur la nécessité d’avancer dans la mise en œuvre des accords de paix. » « Le nombre d’enterrements aurait pu être plus important si 15 journalistes menacés n’avaient pas fui leurs villes, et pour certains le pays. Les intimidations de journalistes se sont multipliées… », mentionne le FLIP dans son rapport. Si nous remontons un peu plus loin dans le temps, nous verrons qu’il s’agit d’une politique de l’État colombien : la Colombie est l’un des pays où le nombre de journalistes assassinés est le plus élevé au monde ; 153 entre décembre 1977 et août 2015 ; plus d’un tous les quatre mois[8] ; et en 2016, la violence contre les journalistes a augmenté ; cette année-là « on a enregistré en Colombie 216 délits contre des journalistes, avec un total de 262 victimes »[9]. La Fondation indique qu’entre 2017 et 2019 583 journalistes ont été menacés en Colombie, alors qu’ils avaient été 257 entre 2014 et 2016[10]. Les assassinats et les persécutions de journalistes sont encouragés par les personnalités les plus corrompues du pays afin d’éviter les enquêtes sur leurs sombres activités : l’ancien procureur général et ancien ministre Néstor Humberto Martínez, co-auteur d’attaques sournoises contre les accords de paix et avocat d’un des hommes les plus riches du monde, a été dénoncé par la FLIP dans les termes suivants : « La stigmatisation de la presse par l’ancien procureur Néstor Humberto Martínez vise à détourner les interrogations sur sa gestion et à intimider les journalistes ».
  2. Le vrai fascisme dans la démocratie formelle : La dictature colombienne reprend maintenant tous les attributs du fascisme : le plus grave et antidémocratique – outre l’assassinat systématique d’opposants politiques et de leaders sociaux – c’est la mainmise du parti au pouvoir sur toutes les instances de démocratie formelle ; il s’attaque depuis l’exécutif aux institutions de l’État aussi importantes que celles qui sont nées des accords de paix, comme la Juridiction spéciale pour la paix (JEP), saluée à l’international comme une institution modèle, ou la Commission de la vérité, dont il a radicalement réduit le budget et à laquelle il ne fournit pas d’informations ou ment ouvertement et cyniquement en répondant que l’armée n’a rien à voir avec le paramilitarisme ; de même, le pouvoir exécutif lui-même s’en prend aux juges et aux magistrats qui osent enquêter ou accuser les alliés du gouvernement de crimes très graves. Comme je l’ai dit, « la direction des organes de contrôle du pays – tels que le Procureur général du pays et le Défenseur du peuple » … « le Contrôleur général de la république et le Parquet » tout est maintenant entre les mains du parti au pouvoir et de ses alliés, dénonce « Transparency International » qui a tiré la sonnette d’alarme sur la concentration croissante du pouvoir entre les mains du président Iván Duque. « Dans le pays, les organes de contrôle sont chargés de faire respecter la loi, et donc « si ces organes sont indépendants du gouvernement en place, ils rempliront pleinement leur fonction ; mais sinon, il leur sera très difficile de le faire… Ainsi, l’idée que la démocratie serait à la fois le gouvernement du peuple et le meilleur antidote au despotisme a été complètement renversée »[11]. La Colombie est aux mains d’une dictature narco-paramilitaire.

José Fabio Naranjo
(Traduction Annie Josse)

 

[1] Sa sœur dénonce sur Twitter : « Cela fait un an que nous nous battons contre l’impunité, une année pendant laquelle le responsable de l’assassinat de mon frère Dilan Cruz est en liberté, comme s’il n’avait commis aucun délit, sans aucune sanction, et le procès est toujours aux mains d’un tribunal militaire. AUCUNE JUSTICE, RIEN QUE L’IMPUNITÉ. MALHEUREUSEMENT ».
[2] Institut national pénitentiaire.
[3] https://www.elespectador.com/noticias/judicial/tras-un-ano-de-la-tragica-muerte-del-estudiante-dilan-cruz-habla-su-madre/
[4] https://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-54106609 
[5] « Depuis la signature des accords de paix, 316 indigènes ont été assassinés : Commission ethnique ». Information du sénateur indigène Feliciano Valencia, lui-même récemment victime d’un attentat.
[6] https://www.elespectador.com/noticias/politica/john-jairo-cardenas-alerta-de-un-supuesto-pacto-entre-ejercito-y-grupos-armados-en-argelia-cauca/?fbclid=IwAR3RyitWu5mm-zoOfYDuwG8pcx4yn5FqUVsR-Lu-BDjaoeoNV1DVBMNo6VQ  Ver también : https://www.elespectador.com/noticias/nacional/comunero-indigena-fue-asesinado-en-suarez-cauca/?fbclid=IwAR3aCw2vakqi2BaeuTujTNEVeYu8eLD1e9CM5Ognk9YUX1sSLT51sXR37w8
[7] https://www.semana.com/opinion/articulo/discursos-que-matan/202031/
[8] http://especiales.semana.com/periodistas-asesinados/
[9] https://www.elheraldo.co/entretenimiento/violencia-contra-periodistas-en-colombia-aumento-en-2016-327033
[10] https://www.aa.com.tr/es/mundo/colombia-dos-periodistas-fueron-asesinados-y-hubo-515-ataques-a-la-prensa-en-2019/1730087
[11] https://unperiodico.unal.edu.co/pages/detail/ante-la-concentracion-de-poder-la-democracia-esta-en-peligro/