Visite de François en Corée du Sud

Un point fort de cette Église catholique de Corée du Sud tient au fait qu’elle a été fondée par des laïcs qui, en voyage à Pékin au XVIIe siècle, y ont rencontré des jésuites autour de Mateo Ricci. Ils ont été séduits par cette « philosophie » et ont rapporté de leur voyage les écrits fondateurs de cette sagesse venue de l’Ouest : la Bible.
L’église de Corée du Sud est l’une des plus dynamiques d’Asie. Au XIX siècle, des missionnaires nombreux sont venus renforcer cette Église naissante, y compris des missionnaires venus de France, et ils fourniront leur quota de martyrs lors des diverses persécutions qui ont ravagé l’Église en ce temps-là… L’Église catholique aujourd’hui en Corée n’est en rien une « Église jeune » qui aurait besoin d’être soutenue de l’extérieure. Tout le contraire. L’Église de Corée envoie des missionnaires dans le monde entier : environ un millier. Parmi eux une petite cinquantaine se trouve en France dans diverse missions pastorales. Les cinq millions de catholiques coréens disposent de 4500 prêtres pour leur service. Et d’environ 1400 séminaristes (contre moins de 1000 pour la France actuelle)…

Visite de François en Corée du Sud. Le pays du matin calme attend François.

Le pays du matin calme attend François

Pour son premier grand voyage hors d’Italie depuis les Journées mondiales de la Jeunesse au Brésil en 2013, le pape a annoncé une visite en Corée pour le 15 août prochain dans le cadre des Journées asiatiques de la jeunesse à Daejon. Une occasion de s’intéresser à l’Église catholique de Corée du Sud assez peu connue en France.

Au programme, le pape a prévu d’aller visiter un centre d’accueil pour personnes vulnérables. De même, il présidera une grande messe au cours de laquelle il béatifiera 124 martyrs qui ont donné leur vie pour le témoignage de l’Evangile, au XVIIIe et XIXe siècle. Parmi ces nouveaux bienheureux, on trouve surtout des Coréens et quelques étrangers. François se rendra enfin à Kkottongnae, le « village des fleurs » où des personnes en situation de pauvreté et des personnes sans domicile fixe reçoivent un appui pour leur réinsertion. La Corée, coincée entre le Japon et la Chine, pas seulement au plan de la géographie, a du mal à construire une identité propre dans la tête des Français. Rappelons que ce pays de 52 millions d’habitants (pour une surface du cinquième de la France) compte environ 10% de catholiques, soit cinq millions de personnes. Et 20% de protestants. Au total, 30% de chrétiens, c’est beaucoup pour un pays d’Asie, où en général, le nombre des chrétiens ne dépassent pas les 2 %, à l’exception des Philippines. Catholicisme minoritaire mais en croissance.

Un millier de missionnaires coréens

Un point fort de cette Église catholique de Corée tient au fait qu’elle a été fondée par des laïcs qui, en voyage à Pékin au XVIIe siècle, y ont rencontré des jésuites autour de Mateo Ricci. Ils ont été séduits par cette « philosophie » et ont rapporté de leur voyage les écrits fondateurs de cette sagesse venue de l’Ouest : la Bible.  C’est ainsi que naît l’Église de Corée, l’une des plus dynamiques d’Asie. Au XIXe siècle, des missionnaires nombreux sont venus renforcer cette Église naissante, y compris des missionnaires venus de Fran¬ce, et ils fourniront leur quota de martyrs lors des diverses persécutions qui ont ravagé l’Église en ce temps-là. Le XIXe siècle est aussi le temps qui a vu des missionnaires protestants américains, surtout presbytériens, venir diffuser l’Évangile dans le pays.

L’Église catholique aujourd’hui en Corée n’est en rien une « Église jeune » qui aurait besoin d’être soutenue de l’extérieur. Tout le contraire. L’Église de Corée envoie des missionnaires dans le monde entier : environ un millier. Parmi eux, une petite cinquantaine se trouve en France dans diverses missions pastorales. Les cinq mil¬lions de catholiques coréens disposent de 4 500 prêtres pour leur service. Et d’environ 1 400 séminaristes (contre moins de 1 000 pour la France actuelle). Il existe aussi sept universités catholiques dans un pays où, certes, il existe beaucoup d’universités privées.

L’Église de Corée est engagée en faveur de la justice sociale. La Conférence épiscopale ne prend pas forcément la parole sur des sujets controversés ou très politiques. Elle laisse ce soin à la Commission Justice et Paix, mais celle-ci est présidée par un évêque. Et cette commission Justice et Paix s’engage dès lors que des questions de justice sociale sont en jeu. Parfois aussi des questions politiques plus générales. Une autre manière d’intervenir consiste à utiliser le biais du Conseil inter-religieux du pays, qui regroupe les sept dénominations religieuses les plus importantes : catholiques, protestants, diverses dénominations bouddhistes, religion ancienne coréenne, tradition confucéenne… Ce Conseil inter-religieux s’exprime parfois avec beaucoup de clarté sur certains sujets lorsque le bien commun de la nation est en jeu, comme récemment sur la question de la fraude lors des dernières élections présidentielles.

Le choc du ferry de la mort

Il faut signaler l’existence d’une « association des prêtres pour la justice » (sociale) qui regroupe quasiment la moitié du clergé, qui publie des communiqués, et qui incite parfois des prêtres ou des religieuses à se joindre à des manifestations de rues. Si je puis me permettre d’évoquer un souvenir personnel : il m’est arrivé de défiler dans les rues de Séoul aux côtés de religieuses en habit, qui chantaient l’internationale (en coréen) en levant le poing. Ces symboles n’ont pas en Corée les mêmes connotations que sur nos terres européennes.

Lors de mon récent passage dans le pays, la Corée était sous le choc de l’accident de ferry (reliant la péninsule à l’île de Jeju) qui avait fait 300 morts. Comment un tel drame est-il possible dans un pays connu pour sa maîtrise des technologies les plus modernes, que ce soit l’automobile, les centrales nucléaires ou les nouvelles technologies de communication ? Les marques Samsung ou Daewoo sont connues de tous.

La douleur de la mort de ces lycéens emprisonnés dans leur bateau fait peu à peu place à une interrogation véritablement politique, au sens noble du mot. Comment un tel drame est-il possible dans le pays ? Pourquoi les contrôles des services de sécurité de l’Etat n’ont-ils pas joué leur rôle ? Pourquoi des compagnies de navigation qui trichent peuvent-elles continuer leurs activités lucratives sans être plus que cela inquiétées ? Pourquoi les services de la sécurité civile, les services d’assistance en mer sont-ils intervenus trop tard, et ne sont-ils pas parvenus à sauver qui que ce soit dans ce naufrage ?

Toutes ces questions sont maintenant dans le débat public. Le pays fait un véritable examen de conscience politique. Pourquoi ? Pourquoi l’Etat fonctionne-t-il si mal ? Pourquoi la corruption ? Pourquoi cette collusion entre les milieux d’affaires et les services de l’Etat qui doivent contrôler, et assurer la sécurité des citoyens ? Pourquoi l’inefficacité des services de secours ?

Toutes ces questions et bien d’autres sont tournées et retournées dans la tête des citoyens, et des responsables politiques. Le Premier ministre a déjà dû s’excuser publiquement. Il a présenté sa démission. Ce drame du ferry est survenu alors que le pays était déjà dans une période de réflexion politique intense. A la suite de révélations, il est apparu que, sans doute, la présidente de la République, Park Geun-hye avait été élue à la suite de fraudes. Les services secrets avaient pris position pour elle et organisé diverses manœuvres pour favoriser son élection. L’opposition la plus dure demande à la présidente de démissionner suite à ces scandales. Et veut évidemment réformer les services secrets.

Une présidente contestée

La visite du Saint-Père intervient dans un contexte de remise en cause de l’Etat coréen et de défiance à l’égard des dirigeants, notamment Park Geun-hye. La plupart des Coréens sont fiers de cette visite, et la préparent assidûment. Certains catholiques, peu nombreux mais actifs, sont inquiets des risques d’instrumentalisation de cette visite. Ils ne souhaitent pas qu’elle contribue à faire oublier les autres points du débat public. Ils ne souhaitent pas que l’inévitable rencontre entre le pape et la présidente permette à cette dernière de se re-légitimer. D’autant que la présidente Park a opportunément manifesté qu’elle était catholique. Son dictateur de père (le général Park Chung-hee, qui a été chef de l’Etat, suite à un coup d’Etat militaire de 1963 à 1979) avait mis sa fille dans un lycée catholique, où celle-ci avait demandé le baptême. Bref, au-delà de l’aspect officiel de sa visite, le pape devra se faufiler entre les pièges politiciens et médiatiques. Un défi que François a déjà su relever avec succès dans le passé.

Antoine Sondag
Article paru dans Peuples du Monde n°466 – août/septembre 2014