L’Eglise aux Philippines

Antoine Sondag, directeur du Service national de la Mission Universelles de l’Église, s’est rendu durant l’été 2015 aux Philippines. Société, politique, environnement, religion… il nous livre ici quelques impressions sur l’Église catholique dans ce pays visité par le pape François en janvier 2015.

L'Église aux Philippines. Le cardinal Tagle, archevêque de Manille, et le pape François

Le cardinal Tagle, archevêque de Manille, et le pape François

L’évangélisation des pauvres et des jeunes, enjeu pour une Église bien vivante

Les Philippines ont 100 millions d’habitants et constituent un pays atypique en Asie : il est catholique à 80%, le seul pays de la région à majorité chrétienne. Il s’agit d’un legs de la colonisation espagnole : l’archipel a été dominé par l’Espagne du XVIe au XIXe siècle. Avant de tomber sous le protectorat des États-Unis pendant 50 ans. L’indépendance du pays date de 1946. Le pays est le plus « occidentalisé » ou « américanisé » d’Asie. A côté de langues locales, l’anglais est devenu l’outil national de communication pour le pays et langue de l’enseignement secondaire et universitaire. Occidentalisation, christianisme : les Philippines sont le pays d’Asie le moins exotique à nos yeux d’Européens.

On repère une montée des évangéliques et des pentecôtistes. Mais l’Église catholique ne se sent pas menacée : les paroisses sont bien établies, y compris dans les quartiers populaires ; elles sont grandes certes, mais subdivisées en Communautés Ecclésiales de Base (BEC : Basic Ecclesial Communities). Le tissu ecclésial de proximité est très vivant. Souvent, ces BEC se réunissent dans une chapelle, simple, bâtie comme les maisons alentours. Il n’est pas rare de voir une dizaine de BEC dans une paroisse, et donc de compter une dizaine de chapelles pour une paroisse (canonique).

L’impact de la visite du pape se fait sentir jusqu’à aujourd’hui. Son message porté par sa personne touche les prêtres et les laïcs. Un message de miséricorde et de compassion, spécialement pour les personnes souffrantes, en particulier pour les victimes du cyclone dévastateur dans les Visayas.

Vers les 500 ans de l’évangélisation du pays

En 2015, l’Église des Philippines vit une « année des pauvres », selon le titre de la campagne annuelle. On voit des affiches de cette campagne dans toutes les églises et un peu partout. Pour comprendre cela, il faut se souvenir du contexte historique. En 2021, l’Église des Philippines fêtera le 500e anniversaire de la célébration de la première messe aux Philippines (l’arrivée de Magellan dans l’archipel). Ce ne sera pas simplement un anniversaire historique, et cet évènement sera le fruit de neuf années de préparation. Une neuvaine (novena), neuf ans de réflexion, de prière, d’engagement, dans la ligne de la religiosité du pays. Tous les ans, Noël est de même préparé par une novena de jours. Chaque année de cette neuvaine d’années, jusqu’à 2021, est consacrée à l’une des priorités pastorales de la Conférence Épiscopale (voir la lettre pastorale de 2012). En 2014, c’étaient les laïcs. En 2015, les pauvres, etc. L’année 2015 des pauvres doit permettre la large diffusion de l’enseignement social de l’Église, et cela à tous les niveaux jusqu’au réseau des Communautés Ecclésiales de Base.

Questions écologiques relayées dans Laudato Si’

Parmi les grands problèmes sociaux du pays qui interrogent l’Église, on doit citer : la misère récurrente d’une fraction de la population ; la corruption assez généralisée ; le nombre important d’avortement ; la situation des enfants de couples où le père ou la mère, ou les deux, travaillent à l’étranger (10 % de la population active) ; les familles misérables qui sont souvent monoparentales… L’épiscopat est souvent parti en croisade, y compris contre le président actuel pourtant catholique déclaré, sur des thèmes touchant à la contraception ou le mariage homosexuel… On ne sait pas si cet épiscopat a aussi lu la phrase du pape François : « Nous ne pouvons pas insister uniquement sur les questions d’avortement, de mariage homosexuel ou d’utilisation de méthodes contraceptives. Cela n’est pas possible. Cela ne devrait pas être discuté hors du contexte, pas tout le temps » (interview aux revues jésuites, octobre 2013). Or le contexte des Philippines est que l’archipel est très peuplé (100 millions d’habitants sur 60 % du territoire français), que l’avortement est assez répandu, que les méthodes contraceptives ont été rendues d’accès plus facile mais contre l’avis des évêques, que la prostitution est devenue un secteur florissant de l’économie nationale, que de nombreux enfants sont éduqués par d’autres que par leurs parents…

Côté environnement, il y a quelques années, la Conférence des évêques a publié un texte qui a eu un certain écho : « Qu’est-il advenu à notre beau pays ? » sur les investissements miniers, la déforestation, la création de grandes plantations, le changement climatique et la multiplication des tornades dont les pauvres sont les premières victimes… La Conférence des évêques est très fière de voir que ce texte a été cité dans l’encyclique Laudato Si.

Les élections présidentielles de 2016

Des élections aux Philippines constituent toujours un problème. Il faut d’abord que les élections soient libres et équitables. L’Église soutient donc la commission électorale qui a la tâche d’organiser les élections. Les évêques donnent des orientations générales et rappellent des valeurs. Mais ils ne prennent pas position.

L’observateur extérieur se demande si la question des dynasties1 qui monopolisent le pouvoir aux Philippines sera abordée lors de la campagne électorale. Les évêques ne peuvent pas ou ne veulent pas aborder fortement cette question, c’est aux laïcs de le faire et de s’engager en politique.

Bien que l’Église des Philippines soit une Église pauvre matériellement, elle est en même temps puissante, riche, très institutionnelle. Le défi consiste, selon les évêques, à devenir une Église évangélisatrice. Une Église des pauvres, des jeunes, de ceux qui se sont éloignés d’elle, quelle qu’en soit la raison.

Antoine Sondag
Article a été publié dans le numéro d’octobre 2015, n°471, de la revue Peuples du Monde

1-La vie politique aux Philippines est plus ou moins monopolisée par les grandes familles de propriétaires fonciers. Une sorte d’aristocratie ou d’oligarchie de 20 familles... B. et Cory Aquino, tout héros nationaux démocrates qu’ils soient, appartiennent à ces familles... ainsi que leur fils, l’actuel président de la République Noynoy Aquino.